Quand l'émotion devient palpable

Elsa Gindler (1885 - 1961) et Heinrich Jacoby (1889 - 1964) - source : JGEnsemble

Le développement d'une conscience corporelle...

Si l’utilisation d’une musique extérieure (par exemple instrumentale) n’est pas manifeste dans l’exercice du massage rythmique de la médecine anthroposophique, elle semble pourtant intégrée aux multiples ramifications du mouvement de psychothérapie corporelle fédérant de nombreux adeptes dans les pays germanophones dès la première moitié du XXème siècle. Parmi ceux-là figure une enseignante allemande en musique, Charlotte Selver (1901 – 2003), à qui l’on crédite le développement d’une approche psychosomatique du massage en Occident. Pour comprendre son œuvre, la Sensory Awareness ("conscience sensorielle"), il est important de rappeler ses influences. Charlotte Selver fut l’élève et amie de la professeure de gymnastique Elsa Gindler (1885 – 1961) et du musicien Heinrich Jacoby (1889 – 1964) qui collaborèrent à partir de 1924 pour enseigner à Berlin une méthode associant exercices physiques et conscience corporelle, laissant pleinement s’exprimer le potentiel humain [6]. Ces deux précurseurs ne lui lègueront pas de nom, si ce n’est celui un jour évoqué par Gindler : « Nach-Entfaltung », littéralement « vers l’épanouissement » [11], mais leurs élèves la désigneront couramment par le terme de « gymnastique holistique ». Cette méthode se veut plus ouverte et accessible que la « gymnastique harmonique », autre discipline enseignée par l’artiste Hedwig Kallmeyer (1881 – 1976), à laquelle Gindler s’est formée dans les années 1910 [2,5].
François Delsarte (1811 - 1871) - source : BNF

... issue du mouvement artistique musical

A l’origine de cette lignée de méthodes gymniques s’intéressant bien plus à la psychologie humaine que ne le faisait alors la gymnastique suédoise de Ling, se trouve un professeur de chant : François Delsarte (1811 – 1871), grand-père spirituel de la danse contemporaine (et l’oncle du compositeur Georges Bizet). Il relie émotions et mouvements dans un système associant gestes, postures corporelles et travail vocal. Mais surtout, il pose des principes philosophiques qui marqueront de leur empreinte l’éducation psychosomatique durant les futures décennies : unité corps/esprit, conscience corporelle, présence à soi-même, etc. [3]. Delsarte connaîtra une renommée internationale qui ne se démentira pas après sa mort. En 1885, sa méthode est formalisée par l’une des continuatrice de son travail, la danseuse américaine Geneviève Stebbins (1857 – 1934), dans un ouvrage intitulé The Delsarte System of Expression. Elle y ajoute son penchant pour les philosophies orientales, notamment l’hindouisme, en incluant des exercices de respiration et de yoga. Mais son appétence pour le domaine médical l’amène également à étudier la gymnastique suédoise [4]. Le succès que rencontreront les écrits de Stebbins pousseront la jeune Kallmeyer à se rendre aux Etats-Unis pour se former auprès d’elle. C’est de retour en Allemagne que Kallmeyer perpétuera avec Elsa Gindler puis Charlotte Selver cette filiation d’une gymnastique thérapeutique insistant sur la perception sensorielle et la dimension émotionnelle du mouvement… Les prémices d’une forme d’art-thérapie, en quelque sorte. Enfin, nous ne serions pas complets si nous ne citions pas une dernière ascendance sur les travaux de Charlotte Selver, en la personne d’Emile Jaques-Dalcroze (1865 – 1950), musicien et compositeur suisse [9]. Il est à l’initiative d’une pédagogie, la « rythmique », basée sur le rythme qu’il transpose au mouvement corporel dans ses paramètres de temps, d’espace et d’énergie. La pédagogie Dalcroze rentre tout naturellement dans le cadre artistique (danse, théâtre), éducatif (apprentissage de la musique) mais également thérapeutique (handicap moteur).
Charlotte Selver (à droite) anime un séminaire à New York (1957) - Pathways of Sensory Awareness

La "conscience sensorielle" de Charlotte Selver

Nous nous apercevons ainsi qu’en plus d’être elle-même musicienne, Charlotte Selver échafaude son concept de Sensory Awareness ("conscience sensorielle") dans un environnement baigné du rayonnement artistique. Son expérience s’est forgée auprès d’enseignants de gymnastique ("éducateurs du mouvement" serait une formule plus exacte) dont la plupart viennent non pas du milieu médical ou sportif mais de celui de la danse et de la musique. Toujours est-il qu’en 1938, fuyant le régime nazi en raison de sa confession juive, Charlotte Selver emporte cet héritage dans ses bagages pour l’enseigner aux Etats-Unis. Dans les années 1950, elle introduit la Sensory Awareness à la New School for Social Research et collabore avec les psychanalystes du William Alanson White Institute à New York [10]. Elle intéresse alors Erich Fromm (1900 – 1980) mais également Fritz Perls (1893 – 1970), fondateur de la Gestalt-thérapie. Elle continue d’entretenir une correspondance avec Elsa Gindler et Heinrich Jacoby, mais c’est sa rencontre avec le philosophe zen Alan Watts (1915 – 1973) qui s’avèrera déterminante. En 1963, celui-ci l’invite à rejoindre la communauté de l’institut Esalen, à Big Sur (Californie). Avec l’aide de son second mari, Charles W. Brooks, co-auteur de son livre Sensory Awareness (1974), Selver y façonne cette idée du potentiel humain, de la conscience sensorielle de l’instant impliquant la totalité de l’être [7,1]. La triade body–mind–spirit (corps–mental–spiritualité) se dessine alors progressivement, s’érigeant en principe fondamental unifiant les thérapies psychocorporelles de la seconde moitié du XXème siècle. Charlotte Selver concrétise cette « expérience au travers des sens » sous la forme d’ateliers non verbaux d’expression artistique, de mouvements et postures corporels, d’exercices respiratoires mais également de techniques empruntées au massage suédois classique. Ainsi, le toucher, par l’intermédiaire du massage, participe à l’accomplissement de cette recherche émotionnelle. Le concept de Sensory Awareness séduira nombre de ses collègues et disciples de l’Institut Esalen, notamment Ida Rolf (rolfing), Moshe Feldenkrais (méthode Feldenkrais), Magda Proskauer (massage Proskauer), Molly Day-Shackmane (massage Esalen), George Downing (massage euphorique) et enfin, Margaret Elke (1919 - ?). Cette dernière y mêle des notions de Gestalt-thérapie mais aussi de philosophies orientales et amérindiennes pour concevoir en 1968 un nouveau type de massage psychocorporel : le Sensitive Gestalt Massage [8], qui prendra le nom de massage californien lorsqu’il traversera l’Atlantique en 1974.

Massage 4 mains à l'Institut Esalen (Big Sur, Californie) - © Esalen Institute

L’utilisation de la musique dans cette exploration sensorielle paraît donc évidente, tant elle s’intègre naturellement au sein de cette philosophie de l’éveil dont l’Institut Esalen se fait le porte-étendard. La stimulation des sens et la résurgence des émotions se voient ainsi encouragées au moyen d’activités artistiques (théâtre, danse, musique, peinture, etc.), et le massage s’inscrit dans cette continuité. L’existence de connexions entre sa pratique et la musique instrumentale semble indéniable. Cette musique se veut propice à la relaxation et à la méditation, exploitant les fréquences harmoniques du son, à l’image des chants harmoniques de David Hykes ou de l’hypnotique et merveilleuse résonnance des bols chantants. Avec le temps et le dévoiement commercial des massages psychocorporels en "massages bien-être", la musique les accompagnant est devenue moins atypique pour être acceptée du grand public. Ce faisant, elle s’est malheureusement éloignée de son intention première, c’est-à-dire favoriser un état de conscience émotionnelle en osmose avec les sensations du massage, pour évoluer vers un fond sonore neutre et sans intérêt (tout du moins psychique) que l’on qualifie souvent de "musique d’ascenseur" ! Mais en France, un homme s’opposera à cette situation en replaçant la musique, en particulier son rythme, au centre de la pratique du massage...
 

Bibliographie

  1. SANDOZ T. – « La gloire en trop », Histoires Parallèles de la Médecine, ed. du Seuil, 2005.
  2. SANDOZ T. – « Une affaire de femmes », Histoires Parallèles de la Médecine, ed. du Seuil, 2005.
  3. Coll. – « François Delsarte », Association Française de Gymnastique Holistique (www. gymnastiqueholistique.fr), 2018.
  4. Coll. – « Genevieve Stebbins », Association Française de Gymnastique Holistique (www. gymnastiqueholistique.fr), 2018.
  5. Coll. – « Hade Kallmeyer », Association Française de Gymnastique Holistique (www. gymnastiqueholistique.fr), 2018.
  6. Coll. – « Elsa Gindler », Association Française de Gymnastique Holistique (www. gymnastiqueholistique.fr), 2018.
  7. BOUTAN-LAROZE C. – « Charlotte Selver », Gymnastique Holistique (www.gym-holistique.fr), 1er juin 2015. 
  8. ELKE M. – « Interview de Margaret Elke le 10 juillet 1994, traduite par Martine Faine », Centre Elzéard (http://www.elzeard.com), 6 août 2018.
  9. FRANZEN G. – Filiations des travaux d’Elsa Gindler (graphique), Jacoby/Gindler-Arbeit Sensory Awareness (www.jacobygindler.ch), 2021.
  10. LAENG-GILLIATT S. – « Charlotte Selver », Jacoby/Gindler-Arbeit Sensory Awareness (www.jacobygindler.ch), 2021.
  11. SELVER C. – « Interview de Charlotte Selver en septembre 1976, traduite par Anne-France Bienassis », Anne-France Bienassis, Le corps à l’œuvre (www.gymdouce-gymglobale.fr), consulté le 27 mai 2021.

Texte : © 2021 Florent DELES. Toute référence à cet article doit porter la mention : "DELES Florent - « L'Histoire du massage artistique : quand l'émotion devient palpable  », Massages artistiques & Massographie (www.massage.art), 2021".